« La mer, c’est l’abîme plein jusqu’au bord. » - Jules Renard, Journal de 1893-1898
La planète Terre est mal nommée. Les terres parsèment la surface du globe telles des îles au milieu d’une immensité liquide ; elle devrait plutôt s’appeler planète Océan ! Sous la lumière du soleil, la surface océanique se pare de couleurs qui valent à la Terre son surnom de planète bleue. Mais cet océan ne se limite pas à une vaste étendue bleutée, il s’enfonce à des profondeurs moyennes avoisinant 4kilomètres, et plonge même à plus de 10 kilomètres. Les eaux de surface forment ainsi une fine couverture éclairée surmontant un gigantesque océan profond et sombre. La planète bleue est donc en réalité une planète Océan noire ! En tant qu’espèce terrestre, nous ne faisons pas partie de ce biome, pourtant de loin le plus vaste. Pendant des milliers d’années, nous n’avons fait qu’en effleurer la surface, pour nous nourrir ou voyager. Longtemps inaccessible à notre espèce, l’océan a alimenté notre imagination et nous avons peuplé ses profondeurs de créatures fantastiques et terribles, la baleine de Jonas, le kraken, le Léviathan, les sirènes, le serpent de mer… L’océan profond est longtemps resté une contrée lointaine et fantasmée.
Les humains et l’océan profond : de l’imaginaire à la connaissance
C’est à partir du XIXe siècle que la connaissance va commencer à prendre le pas sur les croyances. Ce siècle est marqué par une découverte majeure qui va changer notre représentation de l’océan profond, résumée par les mots de Jules Michelet(1861) : « L’animalité est partout. Elle emplit et peuple tout. » La première moitié du siècle est dominée par l’image d’un abîme éternellement glacé, déserté de toute faune en raison de l’absence de lumière et de la pression élevée. La frontière de cet abîme serait peuplée de créatures voraces, dignes des récits de monstres, tout un monde de prédateurs se dévorant les uns les autres par manque de nourriture. Des profondeurs inhospitalières, une vision essentiellement anthropocentrée qui veut que la faune marine ne puisse descendre au-delà des limites supportables par l’être humain. À cette époque, les savants ne disposent que d’instruments rudimentaires immergés depuis la surface, ils sont donc contraints d’élaborer ce panorama des abysses en extrapolant leurs connaissances du milieu continental et de quelques zones marines localisées. Ainsi, le naturaliste Edward Forbes, après avoir constaté la raréfaction de la faune au-delà de 550 mètres de profondeur en mer Égée, expose en 1843 sa « théorie azoïque » postulant l’absence de vie profonde, qui fut alors érigée en loi universelle. Mais cette loi avait ses contradicteurs et, dans la seconde moitié du XIXe siècle, c’est la bascule : la théorie azoïque est balayée et l’idée d’une vie dans l’océan profond s’impose. Avec l’essor de l’océanographie, les expéditions se multiplient et les preuves s’accumulent au fur et à mesure des prélèvements d’animaux de plus en plus profonds, avec en point d’orgue la célèbre expédition britannique du HMS Challenger (1872-1876).Durant plus de trois années de navigation, l’équipe a parcouru plus de 120 000kilomètres à travers tous les océans du globe, et a recueilli un nombre considérable de données de zoologie, de physique et de chimie marines. À la même période, les naturalistes Charles Wyville Thomson et George Wallich qualifient l’abîme marin de « terre promise » et de « terra incognita »,prémices de l’exploration à venir. La seconde révolution aura lieu au siècle suivant, avec l’arrivée des sous-marins à partir des années 1930, mais surtout après la Seconde Guerre mondiale. Le point le plus profond de l’océan, dans la fosse des Mariannes, sera atteint dès 1960 par le bathyscaphe Trieste. En 1977, le grand public découvrira les premières images des fumeurs noirs et des animaux hydrothermaux ; un peu plus tard, celles des oasis autour des zones d’émissions de méthane, et celles des « jardins » animaux et microbiens se développant sur les os de baleines. Plus récemment, la découverte de la production d’oxygène par les nodules polymétalliques ou celle de faunes vivant sous les croûtes hydrothermales nous montrent que l’exploration n’est pas terminée !



