Le scarabée qui bloqua les bulldozers de l'autoroute


Le scarabée qui bloqua les bulldozers de l'autoroute

Durant l’été 1996, un entomologiste amateur découvre un spécimen d’osmoderme (Osmoderma eremita), plus communément appelé pique-prune, sur le tracé de la future autoroute A28 Alençon-Tours. Les associations écologistes des Pays de la Loire, opposées à ce projet d’aménagement, jubilent : ce scarabée bénéficie en effet d’une protection nationale et européenne !

La présence de cet insecte se révèle un argument de poids pour contrarier le chantier d’une autoroute débuté en 1993. Les associations déposent un recours contre l’État français pour manquement à ses obligations de protection de l’espèce devant la Commission européenne, laquelle adresse une mise en demeure aux autorités françaises et leur demande une protection stricte des habitats du scarabée. L’osmoderme siègera sur le bureau des ministres et alimentera des thèses de sociologie comme cas d’école sur les conflits entre aménagement du territoire sous pression économique et application des directives de protection de l’environnement. En juillet 1997, le ministère des Transports admettra finalement des carences dans la préétude d’impact environnemental du chantier. Il exigera du concessionnaire Cofiroute une étude complémentaire, tout en bloquant pour deux ans le chantier sur le tronçon de 23 km entre Montabon et Écommoy.

Un scarabée, un chantier, huit ans de conflits

Agacés par la suspension du remembrement, les agriculteurs iront jusqu’à brûler l’effigie de l’entomologiste parisien du Muséum national d’histoire naturelle chargé de l’expertise devant la préfecture du Mans. Mais les conclusions du rapport remis en août 1999 seront sans appel : les destructions d’habitats causées par les remembrements connexes à la construction de l’autoroute affecteraient, gravement et durablement, les populations de l’espèce. La fragmentation du territoire par un cordon de bitume de 6 m de large, infranchissable pour le coléoptère, fragiliserait également sa démographie locale. Dès 2000, un comité scientifique (auquel je prendrai part) examine les mesures compensatoires nécessaires. Cofiroute doit revoir sa copie : le remembrement agricole sera modifié pour épargner des haies d’arbres vétérans, le tracé des voies d’accès et d’un échangeur sera décalé pour préserver une centaine de gros arbres à cavités d’une vieille châtaigneraie. En juillet 2002, l’État donne le feu vert à la reprise des travaux, suspendus durant six longues années. L’autoroute est ouverte le 14 décembre 2005, et l’aire de repos d’Écommoy est aujourd’hui dédiée à l’osmoderme ! L’osmoderme est une espèce cavicole dont le développement larvaire se déroule, pendant deux ou trois ans, dans les profondeurs d’une grande cavité à terreau (voir 8e étape) sur un arbre feuillu (chêne, châtaignier, saule, pommier…). Pour pondre ses 50 oeufs, la femelle privilégie une cavité avec un volume de terreau supérieur à 10 l. Les larves s’alimentent du terreau ou rongent le bois tendre des parois internes de la cavité. Le terreau de bois doit être relativement sec et sans contact avec le sol, donc plutôt situé dans des cavités hautes sur le tronc, avec une ouverture idéalement orientée vers le sud.

Une même cavité peut être occupée pendant plusieurs dizaines d’années. L’osmoderme est en effet casanier : seuls 15 % des adultes la quittent pour fonder un foyer. Les autres s’accouplent et pondent dans leur cavité de naissance si le terreau reste convenable. Pendant leur courte vie de quelques semaines, de fin juin à août, les quelques individus qui sortent ont un vol lourd et maladroit, et s’éloignent au plus à 500 m pour trouver une autre cavité favorable, grande, sèche et chaude. Pour que les populations forment un réseau interconnecté où la diversité génétique est maintenue par la reproduction d’individus distants, les arbres à cavités doivent donc être situés à moins de 500 m les uns des autres. Au-delà, les populations sont isolées et s’éteignent, faute de nouveaux colons. La faible densité d’arbres à cavités dans nos territoires explique la vulnérabilité actuelle de l’osmoderme.

Les suites de l’affaire osmoderme

L’affaire de l’A28 a eu une portée considérable sur la conservation des arbres remarquables en territoire rural. En effet, l’osmoderme s’est mis en travers de la route de nombreux autres aménagements. En 2011, des associations écologistes locales ont obtenu l’abandon de l’abattage de 500 tilleuls sur l’allée monumentale du château de Tanlay, malgré l’argumentaire sécuritaire du conseil général de l’Yonne. Les arbres remarquables, exceptionnels par leur âge pluriséculaire, l’architecture de leur houppier imposant, la hauteur et la circonférence de leur tronc tortueux, sont des réservoirs de biodiversité mais aussi des repères historiques et patrimoniaux qui structurent les paysages ruraux.


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